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interviewFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 24 mai 2026 25 min

"Les nations africaines désirent redevenir le sujet de leur propre Histoire" pour l'écrivain sénégalais Felwine Sarr

Source d'origine 3 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Invité

France Inter, Alibadou, Marion Lourdes, le 6-9.

0:07
Présentateur

Grand entretien ce matin, nous avons le bonheur de recevoir un immense intellectuel. C'est une grande voix sénégalaise, économiste, poète, essayiste. Il avait été désigné parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde il y a quelques années par le magazine Time pour le rapport qu'il avait publié avec Bénédicte Savoie sur la restitution des œuvres spoliées. Rapport à la demande du président de la République Emmanuel Macron. On lui doit plusieurs livres qui ont fait date. Il enseigne à l'université de Duke aux Etats-Unis en Caroline du Nord. Et il est de passage à Paris avant de partir demain pour Dakar. Félouine Sarr, bonjour. Bonjour. Et bienvenue.

Merci de vous arrêter ce matin dans le studio de France Inter. Vous publiez La Fabrique du Présent. C'est un livre absolument passionnant avec un sous-titre important sur lequel on va revenir pour des utopies en actes. Ça permet, ce livre, de penser les conditions de l'émancipation de l'Afrique, un droit à l'invention, à la réinvention à partir des cultures, des traditions africaines. Une réflexion pour penser aussi la communauté humaine et le vivre ensemble. C'est publié aux éditions Philippe Ray, Jim Sann. Question réaction, chers auditeurs, au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. Beaucoup de questions à vous poser, Félouine Sarr.

Mais partons d'abord de cette question que vous posez d'emblée dans le livre. Fabriquer un nouveau présent, qu'est-ce que ça veut dire et par quoi est-ce que ça passe ? Fabriquer un nouveau présent, l'expression est mystérieuse.

1:46
Invité

En fait, ce que ça veut dire, c'est que les sociétés, elles imaginent des déshorizons, des utopies. Elles veulent être le sujet de leur histoire. Elles ont une vision de ce que bien vivre, bien-être signifie. Et la grande difficulté, c'est est-ce que le temps présent que nous vivons est le résultat organique de plusieurs processus qui nous échappent ou est-ce qu'on peut le mettre dans un atelier, une manufacture, en fabriquer certaines dimensions ? C'est d'abord ça la question. D'où émerge le présent qui est là ? Est-ce que nous en sommes simplement les héritiers ou peut-on devenir les fabricants ou concepteurs de ce présent-là ?

2:20
Présentateur

Les auteurs, les sujets de cette histoire-là. Et on va y revenir parce que l'actualité se bouscule et notamment dans votre pays, le Sénégal. Mais au fond, ce serait une sorte d'acte 2 de l'indépendance. 60 ans après les grands mouvements de décolonisation, il y aurait à imaginer aujourd'hui un nouvel âge de l'émancipation, Félouine Sarr ?

2:40
Invité

C'est exactement ça. Les indépendances ont signé la souveraineté politique, mais les nations africaines désiraient redevenir le sujet de leur propre histoire et reprendre leur position dans leur être. Et justement, le grand défi, c'est aujourd'hui d'inventer des formes du politique, du culturel, de l'économique, qui assurent la dignité, le bien-être et l'épanouissement plein et entier des vies individuelles et des corps collectifs. Et ça, c'est un chantier qui s'inscrit dans le temps, qui demande de l'imagination, de la créativité, faire face à des difficultés, de la sagacité. Et c'est un chantier qu'on doit reprendre sans relâche.

3:18
Invité politique

Vous écrivez que les nations africaines sont marquées par les manifestations persistantes de la colonialité et qu'il faut assurer leur mieux-être. Mais les expériences, elles sont très différentes entre les différentes nations africaines, entre l'Algérie, entre le Sénégal, par exemple. C'est pertinent de penser l'Afrique et son avenir comme une totalité ?

3:35
Invité

Oui, il y a de la différence, il y a de la multiplicité. Mais en fait, ce que je revendique comme attitude, c'est celle de penser le continent comme un projet d'émancipation en se disant que ces cinq derniers siècles, les dynamiques historiques qui ont guidé la trajectoire des nations africaines sont les mêmes, que les désirs d'émancipation sont les mêmes, émancipation économique, politique et culturelle et que bien que chaque nation ait son idiosyncrasie, sa spécificité, mais les grandes questions qui nous traversent sont des questions panafricaines et on peut les penser à cette échelle et ça n'empêche pas que les réponses puissent être singularisées, spécifiées.

Mais comment est-ce qu'on sort d'un temps où on est pris dans des relations asymétriques, marquées par la colonialité ? Et c'est des questions qui se posent d'Alger à Dakar, à Cape Town.

4:21
Présentateur

À Cape Town, donc du nord au sud de l'Afrique, vous enseignez les humanités africaines à l'université de Duke et cette expression, elle est extrêmement importante. Premier impératif, Féloïne Sarr, avant de prendre quelques exemples dans l'actualité, se libérer de relations inégales qui ont conduit le continent africain à participer à la forge du monde moderne sous la modalité du combustible.

4:43
Invité

Oui, oui, depuis le temps des grandes traîtres orientales, transatlantiques, sans nous installer dans une anthologie de la victime, puisque l'histoire africaine est bien antérieure, elle a eu ses soubresauts, ses adresses, ses ubacs, ses grands élans, mais la dernière parenthèse historique de quelques siècles, le continent est quand même le terrain de jeu d'un extractivisme de ses ressources naturelles, minières, humaines, de sa vitalité et il a du mal à retrouver un équilibre dans sa relation avec le reste du monde.

5:12
Présentateur

Mais alors, vous pensez des utopies concrètes, des utopies en acte, mais quand on regarde le présent aujourd'hui, le présent de votre pays, par exemple le Sénégal, il y a une situation politique extrêmement confuse avec un Premier ministre qui a été limogé par le Président Fay, avec une mobilisation de la jeunesse, une difficulté pour le Sénégal à retrouver la voie de la démocratie où il avait été pionnier sur le continent avec Léopold Sédar Senghor. Qu'est-ce qui se passe au Sénégal aujourd'hui ? Comment analysez-vous la confusion politique et le retour du religieux dans un pays qui pourtant avait une tradition de modération, une tradition de sécularisme ?

5:52
Invité

Je pense que c'est les soubresauts de la vie sociale et de la vie politique de toutes les nations. On a eu trois ans de difficultés. On s'en est sortis, je trouve, de manière admirable. Mais le changement profond met du temps à advenir. Et je pense que c'est l'épélicité de la vie politique. On a eu un duo qu'on souhaitait être en tandem et qui a montré ce sens.

6:13
Présentateur

Celui du Premier ministre, Sonko et du Président, Faye.

6:17
Invité

On a souhaité, on a espéré qu'il devienne un tandem et qu'ils inaugurent une forme inédite de gouvernance. Mais on s'est rendu compte que les logiques institutionnelles du pouvoir ont pris le pas et ça, c'est une réalité. Et pour moi, ce que ça m'inspire, c'est la nécessité de repenser les formes institutionnelles dans nos espaces et de les réinventer.

6:31
Invité politique

Voilà, c'est ça qui est intéressant. Parce que Ousmane Sonko, il faut expliquer qu'il était très populaire et que c'est notamment grâce à lui et grâce à sa popularité que Basirou Diomaïfaye est arrivé au pouvoir, qu'aujourd'hui, c'est quand même le parti d'Ousmane Sonko qui domine l'Assemblée nationale sénégalaise. Et vous dites, vous, c'est le signe qu'il faut questionner le modèle de la démocratie représentative. Il faut aller jusque-là ?

6:52
Invité

Non, en fait, lorsqu'on dit ça, on peut entendre que je suis contre la démocratie alors que c'est l'inverse. Je suis profondément pour la démocratie.

6:58
Invité politique

Mais vous la questionnez dans le livre.

6:59
Invité

Voilà, mais je pense que les formes institutionnelles qu'elles doivent prendre doivent être inventées et que les valeurs de la démocratie sont centrales. Le partage du pouvoir, l'équilibre, le partage du bien-être, la participation, mais que chaque histoire singulière doit penser quelle forme institutionnelle assure cela et ne pas être dans un copier-coller institutionnel qui vide la démocratie de son contenu véritable.

7:17
Invité politique

Vous parlez de la palabre, notamment, qui pourrait être une forme de politique.

7:22
Invité

Oui, en fait, on oublie que les nations africaines ont une culture institutionnelle ancienne, plurielle, diverse, et qu'il y a un répertoire pour aller chercher des formes qui assurent des valeurs que nous croyons démocratiques, mais qui sont inscrites dans les imaginaires des communautés. Et je pense que les formes de politique ne sont jamais figées et qu'à chaque époque, il faut les remettre en chantier et se poser la question de leur efficacité et de leur productivité. Et je pense qu'on peut produire quelque chose qui améliore la démocratie, qui résout les vulnérabilités du fait démocratique.

7:51
Présentateur

Parce que c'est ça qui est passionnant. Vous nous ouvrez les yeux sur un phénomène qu'on n'imagine pas forcément, c'est-à-dire que la décolonisation, ça ne veut pas dire se libérer de toutes les formes de domination et héritées de la colonisation. C'est par exemple imposer le droit ou importer le droit de l'ancien colon, imposer ses formes institutionnelles, oublier ses traditions. C'est ce qui se passe aujourd'hui au Sénégal ?

8:15
Invité

C'est ce qui s'est passé depuis 50-60 ans. En fait, lorsque le colon est parti, il a laissé ses formes institutionnelles, il a laissé sa langue, il a laissé ses savoirs, il a laissé ses formes économiques, il a laissé des matrices qui, en serre, détermine la marche des sociétés. Et il a réduit la possibilité de la créativité de formes de vie autres. Et beaucoup de nations ont passé leur temps à vouloir s'insérer dans des formes qui, des fois, ne leur convenaient pas, avec l'idée qu'elles étaient en retard.

Et je pense que la décolonialité, c'est ouvrir la possibilité de reprendre le chemin de l'imagination et aussi opérer des synthèses heureuses en allant chercher, dans une pluralité d'espaces, des répertoires de ressources, dans le continent d'abord, en Asie, en Amérique latine, en Europe, et se poser la question de qui voulons-nous devenir comme communauté, quelle valeur nous mettons en centre, et se donner le droit de redevenir des grands créateurs de formes de vie, de grands créateurs de mythes, de grands créateurs de formes économiques, etc.

9:09
Présentateur

Mais alors, comment expliquer la création, parce que ça n'est pas un héritage du passé au Sénégal, comment expliquer, par exemple, cette idée monstrueuse de criminaliser l'homosexualité, s'attaquer aux relations homosexuelles dans le pays ? Qu'est-ce que ça vous a inspiré ? Comme si c'était une importation de pays étrangers, tyrannie de l'Occident, avait dit son co, le Premier ministre.

9:36
Invité

En fait, je pense que lorsque les pays ont des imaginaires données de relations interpersonnelles et intersubjectives, on a deux attitudes. On peut être dans l'attitude de la condamnation, de la critique, et de l'opinion, et puis on peut tenter de comprendre où ça se niche, dans les imaginaires profonds des sociétés. Qu'est-ce qui cristallise cela ? Qu'est-ce que ça dit d'une peur du corps social et tenter de faire ce que je pense que les universitaires doivent faire, c'est prendre du recul, réfléchir à la maturation d'une compréhension et d'une licite audité.

Je pense que le problème est plus complexe que ça et qu'il faut vraiment que les anthropologues, les philosophes, les sociologues se penchent sur la question et aient décortiqué où est-ce que ça se niche profondément, démontre dans le cœur des sociétés et ne pas être dans un conflit de civilisation. Nous avons les lumières, vous n'avez pas les lumières, nous sommes évolués, vous ne l'êtes pas, et ne pas le lire de manière binaire.

10:28
Invité politique

Mais il y a une trentaine justement de personnalités originaires d'Afrique qui ont signé une tribune dans Libération sur ce sujet-là pour appeler un moratoire. Mais c'est ça

10:35
Invité

la grande difficulté, c'est que de là-bas, du Sénégal, c'est perçu comme des gens qui sont en Occident, qui veulent propager leurs valeurs, qui ne comprennent pas les tréfonds des sociétés.

10:44
Invité politique

Mais c'est des personnalités africaines ?

10:46
Invité

Oui, mais africaines, afro-descendantes, africaines installées dans la diaspora,

10:49
Invité politique

trop lointaines.

10:50
Invité

Trop lointaines, avec l'idée que vous ne saisissez plus le cœur vibrant de la société dont vous ne savez pas et puis vous êtes occidentalisés. Donc du coup, on est dans un espace où le dialogue devient impossible et où c'est un conflit de civilisation. C'est de ça qu'il faut sortir. Et vous, on vous écoute, Féloine Sarr ? Oui, mais justement, c'est pour ça que je dois être exigeant.

11:07
Présentateur

Alors que vous êtes aux Etats-Unis, mais vous s'adressez à la population sénégalaise.

11:13
Invité

Oui, mais j'évite les sauts d'opinion et les questions sur lesquelles je m'adresse. Je prends le temps de le laisser, je prends le temps du recul, je prends le temps de maturer la parole et la pensée. J'essaie d'être un universaire, d'avoir une éthique de la parole et une éthique de la compréhension. Et des fois, je m'abstiennes de parler parce que je sens que c'est pas possible. C'est ce que vous faites là. Oui, c'est ce que je fais.

Je m'abstiennes de parler parce que je sens que ce n'est pas audible, que ce n'est pas possible et qu'il faut peut-être consacrer un texte, prendre le temps de l'écrire, de le formuler, éviter les pièges et les binarités et avoir une parole que j'estime un peu plus juste et plus précise.

11:45
Présentateur

Et c'est ce que vous avez fait notamment avec Bénédicte Savoie pendant des années pour travailler sur un sujet aussi complexe que la restitution des œuvres d'art spoliées. On va bientôt retrouver un auditeur, Jean-Louis, qui nous appelle de Marseille et Félouine Sarr. Mais une question, lorsque vous entendez le président de la République, Emmanuel Macron, parlait de réparation en citant la question de l'esclavage à l'occasion de la commémoration de l'abolition, qu'est-ce que ça vous inspire ? Est-ce que c'est la bonne manière de tourner la page ou d'affronter le sujet ?

12:18
Invité

Sur ce sujet-là, j'ai noté qu'il y avait une difficulté à internaliser de ce côté de l'Océan Atlantique ce que voulait dire réparation, avec une crainte d'ouvrir une boîte de Pandore, de se confronter à des demandes extraordinaires ? Alors que je pense que derrière réparation, il faut entendre reconnaissance, il faut entendre réimagination des rapports du monde, créer des matrices relationnelles, une éthique relationnelle. Ce n'est pas qu'une question d'argent ? Non, ce n'est même pas fondamentalement une question d'argent.

12:48
Présentateur

Ah, ça n'est même pas fondamentalement

12:49
Invité

une question d'argent ? Je pense que lorsqu'il serait mis en branle, c'est le processus de reconnaissance du sujet, de reconnaissance de la valeur éthique, de modèles relationnels qu'on ne veut plus voir advenir et l'engagement à travailler à des mondes nouveaux, à un word making qui met au cœur de la relation des rapports totalement différents. C'est ce que la réparation demande.

13:12
Présentateur

D'où l'abrogation par exemple, même symbolique du code noir qui a été annoncé en donnant s'élaborer sous Colbert et Louis XIV et qui réduisait les Africains esclavagisés à l'état de meubles, de biens meubles. Ce code noir, très curieusement, même s'il n'est pas appliqué, il est encore en vigueur. Il était temps ?

13:30
Invité

Il était temps de le faire, il était temps de soigner ses plaies, ses blessures, il était temps de reconnaître qu'une forme de rapport à autrui s'était fondée sur sa négation fondamentale, sur sa transformation en objet, sur son exploitation, sur son indignité et que, au moins, la première étape, c'est que, sur le plan des principes et des valeurs, qu'on puisse formuler l'opposé de cela. Oui.

13:55
Invité politique

Vous avez prononcé le mot de dignité et c'est très intéressant parce qu'il apparaît beaucoup dans votre livre et notamment en ce qui concerne l'économie. Vous prenez une économie de la dignité, que la dignité soit aussi inscrite dans le budget. Emmanuel Macron, justement, il était en visite récemment dans les pays d'Afrique francophone, anglophone, notamment au Kenya. Il a annoncé 23 milliards d'euros d'engagement, d'investissement privé en Afrique. Est-ce que ça, ça participe de l'économie, de la dignité ou c'est une forme de post-colonialisme ?

14:25
Invité

Non, je ne pense pas. Je pense que le continent demeure un terrain de jeu, des puissances moyennes et moins que moyennes pour ses ressources, ses terres arabes, ses bras valides et ses potentialités de croissance dans le temps à venir. donc la Chine, la Russie, l'Europe occidentale le considèrent comme un terrain de jeu qu'il faut occuper. Et je pense qu'on n'est pas encore, on n'a pas encore totalement métamorphosé les imaginaires de la relation. Il y a des avancées, là vous l'avez évoqué, la restitution, un certain nombre de travaux liés à la mémoire et à l'histoire, des formes de reconnaissance qui sont en marche. Et ça,

14:59
Présentateur

ça bouge dans plusieurs pays. Voilà,

15:01
Invité

donc il faut reconnaître ces avancées-là. Mais la matrice fondamentale relationnelle qui est le rapport économique extractiviste qui est l'influence sur le politique qui est le fait de ne pas considérer qu'en fait on doit établir des rapports profondément égaux, égalitaires et sortir d'une mémoire de l'Empire qui a du mal à se guérir.

15:19
Invité politique

Mais pourtant Emmanuel Macron il dit l'ère du précaré français en Afrique est terminée.

15:23
Invité

Non mais il l'annonce, il peut bien l'annoncer mais que les pratiques fondamentalement structurellement ne changent pas. Je veux dire il y a une conscience qu'on ne peut plus dire que le continent est en précaré.

Je veux dire les jeunesses africaines ne l'acceptent plus et là où la relation en est, la conscience de la relation n'accepte plus sa formulation mais on peut formuler un désir de changement et fondamentalement laisser intact des structures asymétriques le franc CFA les rapports économiques les rapports homopolitiques si l'Afrique doit discuter elle doit discuter avec l'Europe un président français n'a pas à convoquer 54 états africains pour leur expliquer comment faire du business c'est ce que les Russes font et cette relation symboliquement asymétrique dit qu'on n'est pas encore sorti fondamentalement d'une forme relationnelle qui est obsolète et qui doit totalement changer et qu'il y a des résistances quelque part peut-être même au niveau de l'inconscient de la relation mais qui sont encore là et que ce travail-là est encore à faire.

16:17
Présentateur

Vous êtes économiste Félouine Sarr et justement Jean-Louis a une question à vous poser sur cette question de l'économie et de la dignité bonjour Jean-Louis

16:24
Invité politique

Oui bonjour Ali bonjour Marion

16:26
Présentateur

Bienvenue sur France Inter vous nous appelez de Marseille

16:29
Invité politique

Oui merci je voulais faire écho au propos à l'instant de Marion qui parlait de dignité et je voulais souligner que monsieur Sarr avait une idée originale en matière d'économie puisqu'il souhaite une économie centrée sur la dignité plutôt que sur la seule croissance ce que l'on n'entend jamais comment pourrait-on traduire cette idée en politique publique concrète par exemple dans les domaines de l'éducation de la santé de l'emploi ou de la culture Merci Jean-Louis

17:02
Présentateur

pour cette question réponse parce que c'est justement ces questions-là que vous abordez dans votre ouvrage

17:08
Invité

La proposition que je fais c'est déjà de la pensée comme une économie politique ça veut dire quoi une économie politique ça veut dire que la société définit des finalités et des buts souhaitables donc la dignité des corps, des esprits des collectifs etc. etc.

et elle organise son économie pour répondre à cette finalité-là donc du coup l'économie n'est plus un train errant dont on ne sait plus où est-ce qu'elle va mais l'économie est configurée pour répondre aux besoins de dignité donc des investissements dans les services sociaux de base dans l'éducation dans la santé dans la dévulnérabilité en se disant que l'idée c'est de construire des humains libres de contribuer à l'édification des humains et en capacité

17:48
Présentateur

vous reprenez un mot du prix Nobel Amartya Sen le prix Nobel indien qui avait imaginé cette idée plutôt que de parler de l'égalité des chances qui est une fiction parlons des capacités réelles

17:59
Invité

tous les individus ont des capacités des capacités de santé de mobilité d'éducation mais si on ne met pas en place des facteurs de conversion pour qu'ils soient en bonne santé qu'ils soient mobiles qu'ils soient éduqués on ne met pas d'hôpitaux de routes qui transforment ces capabilités-là ces potentialités d'être en fonctionnement d'être on a formulé de bons vœux de beaux souhaits mais on n'a pas mis en place l'infrastructure socio-culturelle institutionnelle qui permet aux individus de se réaliser pleinement

18:21
Présentateur

et qu'ils ne soient pas enfermés dans un destin mais qu'ils puissent accéder à toutes les positions et qu'ils puissent choisir dans une société et qu'ils puissent choisir

18:29
Invité

la vie qu'ils valorisent parce qu'ils ont pu déployer leur potentialité en potentialité d'être

18:33
Présentateur

alors selon qu'on est un homme ou une femme vous insistez sur cette question la question se pose évidemment totalement différemment pas de sursaut possible sans prendre en considération la condition des femmes en Afrique vous donnez un chiffre Félou Insar au Sénégal les femmes elles représentent 80% de la force de travail dans le monde rural dans les campagnes et dans le monde agricole mais elles ne possèdent que 2% des terres

19:00
Invité

c'est une inégalité fondamentale qui est structurelle et si on observe la population des femmes elle est plus de la moitié de la population totale et les entraves structurelles imaginaires politiques symboliques religieuses des fois institutionnelles juridiques qui limitent leur puissance d'être font qu'on ne peut pas fondamentalement fonder une économie politique de la dignité sans s'attaquer de manière frontale à la question de la condition faite aux femmes pas la condition féminine elle n'est pas inhérente au fait qu'elles soient des femmes elle leur est faite par un système social patriarcal institutionnel par des croyances des imaginaires des rapports au monde

19:36
Présentateur

donc ça c'est le préalable

19:37
Invité

et ça c'est un préalable fondamental parce que je veux dire je ne vois pas comment est-ce qu'on fait une oeuvre d'émancipation sociétale si la force de travail plus de la moitié de la population se retrouve dans ces contraintes-là et donc du coup même si on est juste un économiste et qu'on n'est pas un humaniste et qu'on veut regarder d'un point de vue de l'efficacité économique mais vous l'êtes malgré tout humaniste

19:58
Présentateur

impossible de vous en défaire

20:00
Invité

oui c'est une question liée à la dignité humaine d'abord mais même si on la regarde d'un simple point de vue économique c'est le rapport le plus efficace pour libérer les contraintes de la vie économique sur le continent

20:11
Présentateur

vous imaginez quelque chose comme une cosmopolitique de l'hospitalité l'hospitalité c'est un mot aujourd'hui qui paraît quasiment abstrait on vit dans un monde de frontières et désuet vous venez des Etats-Unis et vous le savez mieux que quiconque on monte des murs des murs et on essaye d'empêcher la circulation de ce qu'on ne veut pas avoir chez soi qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire concrètement d'être un cosmopolite aujourd'hui ?

20:42
Invité

En fait l'idée c'est que les sociétés humaines ont conçu une sagesse séculaire celui d'accueillir l'étranger l'autre celui qui arrive qui va rester un peu qui passe puisque la condition de migrants et de passants elle est elle est mutuelle j'accueille parce que demain je serai accueilli je serai sur les routes et c'est une condition de vulnérabilité momentanée donc c'est un geste séculaire mais la question c'est comment faire en sorte de passer de la sagesse au droit comment imaginer que chaque individu chaque humain appartient à la grande communauté humaine et que de ce fait chaque individu doit être reconnu mais il n'y a pas de citoyenneté humaine mais on peut la concevoir déjà on peut concevoir philosophiquement que nous appartons une même communauté humaine et que être humain c'est être reconnu par les siens et être bénéficiaire de droits santé, éducation, sécurité et que où que nous soyons notre condition d'humanité doit pouvoir s'exercer dans un espace juridique que nous configurerions en créant une citoyenneté globale en disant si je viens du Sénégal

21:38
Invité politique

aux Nations Unies c'est ce que vous proposez

21:40
Invité

aux Nations Unies du Sri Lanka et que je me retrouve au Japon j'ai droit à des conditions qui attestent ma dignité humaine je dois ne pas être soumis à la violence

21:48
Présentateur

qu'on soit ukrainien qu'on vienne de Gaza

21:49
Invité

qu'on vienne d'Iran oui parce que ça ce sont des visages ce sont des formes de la condition humaine mais la condition humaine fondamentale et véritable c'est que nous appartenons à cette communauté là et donc on peut imaginer un artefact juridique comme on l'imagine comme il y a du droit transnational pour les marchandises pour les traités économiques pour les sociétés les multinationales etc etc et on peut se poser la question de savoir pourquoi les individus ont des imaginaires de l'appartenance étroits qui se fondent sur le même sur la langue sur l'ancestralité sur la biologie sur le clan et comment on élargit le sentiment d'appartenance pour que je puisse considérer que le japonais le sri-lankais l'ukrainien et moi-même et le sénégalais appartenant à la même communauté

22:29
Invité politique

mais Félouine Sarr vous vous enseignez aux Etats-Unis les Etats-Unis de Trump celles où il y a la police anti-immigration l'ICE qui s'en prend parfois très violemment aux étrangers comment c'est reçu tout ça ?

22:39
Invité

je trouve que le corps social américain résiste de plus en plus il y a de grandes marches les knocking marches il y a des états dans lesquels les gens sortent refusent qu'on extirpe du corps social des individus qui sont insérés dans le corps social depuis longtemps les enfants vont à l'école les gens travaillent

22:53
Présentateur

mais vous vous avez peur quand vous sortez du campus ?

22:55
Invité

non le campus c'est une bulle on est relativement on est relativement protégé même si

23:00
Présentateur

quand vous en sortez

23:01
Invité

oui oui on redevient des citoyens normaux comme tout le monde et même des fois il arrive que AS vienne dans les campus chercher les gamins je veux dire vous avez vu ça ?

non je ne l'ai pas vu mais on est au courant on l'apprend après donc ce n'est plus des sanctuaires mais je veux dire dans un monde comme ça peut-être l'exigence intellectuelle et éthique c'est de penser le contrefactuel c'est de ne pas abdiquer à une situation qu'on espère momentanée et on espère que justement on est dans une certaine sorte de creux de la vague mais on est dans un cycle de l'histoire des sociétés humaines et je pense que l'une des grandes résistances c'est de continuer à penser les possibles lumineux de la condition humaine de ne pas totalement abdiquer en se disant voici ce que le réel et le présent nous montrent à la face en fait il n'y a pas d'issue et allons dormir et je pense que résister et penser c'est opposer la possibilité d'une altérité radicale en dépit de l'actualité qui un jour sera amenée à être au mouvement

24:00
Présentateur

ne pas laisser s'assombrir les soleils des indépendances pour reprendre l'une de vos expressions c'est la fin de notre entretien Féloine Sarr question foot quand même mais oui

24:08
Invité politique

question foot vous aimez le football match d'ouverture de la coupe du monde France Sénégal le 16 juin prochain

24:14
Invité

j'espère que le Sénégal va réitérer l'exploit de 2002 et remporter le match contre la France

24:21
Invité politique

qu'on peut être citoyen citoyen du monde et vouloir privilégier son équipe

24:25
Invité

oui oui parce qu'il y a une appartenance bien particulière il y a un sentiment bien particulier je veux dire qu'il y a des liens bien particuliers

24:31
Présentateur

merci infiniment un grand merci à vous pour l'invitation

24:33
Invité

et pour la conversation

24:36
Présentateur

la fabrique du présent pour des utopies en actes c'est donc publié chez Philippe Ray Jimsan bon voyage