Nora Lakheal, ancienne membre des Renseignements généraux | Les grands entretiens de Daphné Roulier
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 60 %Attaque 10 %Défensif 30 %
Questions et réponses
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- 0:18OuverteRéponse directe
Nora Lakaal, vous avez été la première femme à intégrer les RG dans les années 2000.
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En fait, j'étais la première fille à intégrer le service qui était dédié à l'islamisme radical et au djihadisme.
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C'est peu de le dire parce que vous avez été élevée dans l'idée qu'un flic, ça obéit aux ordres et ça désobéit à la loi. C'est ce que vous répétez votre père tunisien.
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Tout ce qui a été infusé par votre famille, tout ce que vous avez appris en philo. Alors, vous intégrez effectivement la pelisse en 98, un peu sur un coup de tête
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À la boxe ?
- 3:41OuverteRéponse directe
Mais vous êtes devenue policière, vous avez décidé d'intégrer la police au tribunal.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« En fait, j'étais la première fille à intégrer le service qui était dédié à l'islamisme radical et au djihadisme. »
- 1:02InvitéFait
« Oui, oui, c'est vrai. C'est vrai parce qu'en fait, bon, déjà, mon papa n'aimait pas trop les policiers. »
- 1:17InvitéFait
« Parce qu'en fait, c'était quelqu'un qui aimait bien être un homme libre. Voilà. Et il est vrai qu'aussi, mes études de philosophie m'ont confirmé dans l'idée que la plus grande des libertés est d'être en capacité de désobéir. »
- 1:54InvitéFait
« Donc, ce qui s'est passé, c'est que moi, je me destinais vraiment à devenir professeure de philosophie parce que l'idée pour moi était de pouvoir transmettre et ouvrir l'esprit des jeunes au monde et à ceux qui les entourent. »
- 2:24InvitéFait
« Ma maman était concierge. Ma maman était concierge, papa était ouvrier. On n'avait pas des facilités. Enfin, d'un point de vue économique, c'était pas facile. »
- 4:02InvitéFait
« Moi, j'ai toujours eu, à part les blagues de mon père sur les policiers tunisiens, mon père a toujours respecté la France et a toujours respecté la loi. »
- 4:18InvitéFait
« Et quand on est passé pour aller voir mon frère au paillet de justice... C'était le déshonneur. »
- 5:49InvitéFait
« « Le plus fort n'est jamais assez fort s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir ». »
- 10:11InvitéFait
« J'étais arrivée en bac sur le 20e arrondissement et c'était le Graal pour moi. »
- 10:16InvitéFait
« Et ce qu'il y a eu, c'est qu'il y a eu les attentats du 11 septembre 2001. »
- 10:56InvitéFait
« À l'époque, il n'y avait pas de femmes. »
- 12:20InvitéFait
« C'est-à-dire que, comme beaucoup de musulmans en France, j'ai très mal vécu l'attentat du septembre 2001. »
- 13:30InvitéFait
« Donc il fallait l'identifier. »
- 17:26InvitéFait
« Alors, moi, ma plus grande douleur, c'est l'affaire Ilan Halimi. »
- 18:47InvitéFait
« Parce qu'on doit être en capacité de rentrer dans tous les milieux, donc intégrer tous les codes. »
Temps de parole
- Invité78 %
- Présentateur22 %
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Nora Lakaal, vous avez été la première femme à intégrer les RG dans les années 2000. C'était pour faire mentir le slogan « Police, un métier d'homme », des affiches de recrutement de l'époque.
Alors, juste une précision, en fait, j'étais la première fille à intégrer le service qui était dédié à l'islamisme radical et au djihadisme. Absolument. Et donc, écoutez, j'ai fait contredire cette maxime. Je me souviens très bien de cette affiche qui était… Placardée partout. On osait encore placarder à cette époque-là. Et donc, en fait, je ne me dessinais absolument pas, moi, au renseignement.
C'est peu de le dire parce que vous avez été élevée dans l'idée qu'un flic, ça obéit aux ordres et ça désobéit à la loi. C'est ce que vous répétez votre père tunisien. Oui. Vous avez été biberonnée à cette phrase-là.
Oui, oui, c'est vrai. C'est vrai parce qu'en fait, bon, déjà, mon papa n'aimait pas trop les policiers. Bon, ça, c'était sa caractéristique. C'est ce qu'il nous racontait le soir. Il nous racontait ses bagarres qu'il avait avec les policiers tunisiens. Parce qu'en fait, c'était quelqu'un qui aimait bien être un homme libre. Voilà. Et il est vrai qu'aussi, mes études de philosophie m'ont confirmé dans l'idée que la plus grande des libertés est d'être en capacité de désobéir. L'autodétermination. Voilà, c'est ça. Donc, j'étais obligée d'essayer de trouver un compromis entre tout ce qu'on m'a appris et le terrain, quoi.
Tout ce qui a été infusé par votre famille, tout ce que vous avez appris en philo. Alors, vous intégrez effectivement la pelisse en 98, un peu sur un coup de tête, à la fois grâce à la boxe et à cause de votre frère, alors qu'effectivement, vous êtes étudiante en philo à la Sorbonne.
Tout à fait. Donc, ce qui s'est passé, c'est que moi, je me destinais vraiment à devenir professeure de philosophie parce que l'idée pour moi était de pouvoir transmettre et ouvrir l'esprit des jeunes au monde et à ceux qui les entourent. Parallèlement à ça, j'ai fait de la boxe française pour pouvoir justement aussi un peu évacuer toutes les, comment dire, la rage que j'avais en moi parce que moi, j'ai eu une enfance quand même assez compliquée et... Entre Barbès et la Gare du Nord. Voilà, c'est ça. Ma maman était concierge. Ma maman était concierge, papa était ouvrier. On n'avait pas des facilités. Enfin, d'un point de vue économique, c'était pas facile.
D'un point de vue social, c'était pas facile. Et donc, il a fallu se construire avec tous ces éléments-là. J'ai envie de dire, il a fallu se construire avec tout ce qui me manquait. Donc, c'est difficile de se construire avec des choses qui manquent. Et donc, je suis allée piocher un peu ce qui allait pouvoir m'aider à avancer dans la vie, dont le sport, donc, et la philosophie. Et c'est là où j'ai rencontré les policiers, des vrais policiers et des vrais policiers sympathiques. À la boxe ? Voilà, à la boxe, c'était eux qui étaient mes moniteurs de sport. Ce que vous ne saviez pas au début ? Du tout.
Je pense que je l'aurais su, je ne me serais même pas inscrite parce que j'avais quand même beaucoup de défiance vis-à-vis des policiers. Cette défiance était confirmée par le rapport qu'avait mon frère avec les fonctionnaires de police. Et l'autorité ? Et l'autorité. Donc, effectivement, la première fois que j'ai mis les pieds dans un commissariat de police, c'était pour aller rendre visite à mon frère qui était en garde à vue. Et effectivement, ça m'avait beaucoup marquée. Donc, voilà, une fois de plus, toujours dans la nuance, toujours dans le choix. Voilà, le choix de plusieurs possibilités. Qu'est-ce que je fais avec toutes ces nuances que j'ai dans ma vie ?
Mais vous êtes devenue policière, vous avez décidé d'intégrer la police au tribunal. Votre frère est déféré dans les tribunaux. Et finalement, c'est le mépris que vous voyez dans les yeux des gens qui sont dans le tribunal qui vous dit « mais moi, je vais défier ça ».
C'était insupportable. Et en fait, il y a eu un moment de dissonance cognitive. C'est-à-dire que moi, j'ai toujours eu, à part les blagues de mon père sur les policiers tunisiens, mon père a toujours respecté la France et a toujours respecté la loi. Et on a grandi avec un drapeau français dans le salon. Et mon père, c'était vraiment la France, l'autorité, le respect de l'autorité. Et quand on est passé pour aller voir mon frère au paillet de justice... C'était le déshonneur. C'était le déshonneur qui s'est joué sous mes yeux. Déshonneur déjà parce que mon frère a fait une bêtise et qu'il a payé pour sa bêtise.
Et en même temps, déshonneur parce que mon père était fier, quelque part, de croiser des policiers. Et il leur a dit bonjour. Et en fait, ils se sont moqués de lui en rigolant et en ne lui répondant même pas. Et ça, c'était trop pour moi. Là, je me suis dit, non, il y a un problème. Et si je peux essayer de participer à la résolution de ce problème, je suis partante. Alors, c'était peut-être un peu de la naïveté puisque jusqu'à aujourd'hui, le problème n'est pas résolu. Mais en tous les cas, je considère que j'ai apporté ma petite pierre et c'est déjà pas mal.
Alors, effectivement, vous vous y êtes employée, mais vous avez essuyé crachats et insultes au cours des 26 ans passés dans la police, surtout au début. C'est la fréquentation institue de Kant, Hobbes, Husserl, Nietzsche, Karl Marx, Bourdieu ou tout bonnement la fréquentation du divan qui vous a permis de tenir le coup ?
Dans un premier temps, effectivement, la philosophie parce qu'il m'a fallu apprendre à comprendre ce que c'est qu'un ordre, le relativiser. Je me suis nourrie, en fait, des gens comme Hobbes ou comme Rousseau qui disaient, « Le plus fort n'est jamais assez fort s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir ». À partir de là, je me suis dit, est-ce que je vais accepter un monde qui est, comment dire, géré par la loi du plus fort ? Ou est-ce que je vais essayer un peu de faire bouger les lignes et, au lieu d'envisager le monde avec le fort et les faibles, plutôt envisager le monde avec simplement l'humain, mais l'humain malheureux et heureux ?
Alors, ça a l'air un peu naïf, mais ça a été conforté par la psychanalyse. C'est-à-dire que moi, je ne suis pas policier, je n'ai pas décidé d'être policier parce que j'avais envie d'exécuter des ordres et de réprimer. Moi, j'ai choisi de rentrer dans la police pour aider l'humain et aider l'autre. Et si l'outil de la répression doit être mobilisé pour le faire, là, c'est possible. Mais ma priorité, c'est l'humain.
Et je pense que mon apport philosophique, ma formation philosophique et mon analyse m'ont beaucoup aidée pour, justement, recadrer les choses et me faire envisager ce métier d'une manière un peu originale, parce qu'effectivement, j'ai souvent été considérée comme atypique parmi mes collègues. Un peu l'intello de service. Oui, oui, c'est vrai. Un peu l'intello. Les collègues se sont bien moqués, en particulier en sécurité publique. Ça a donné quand même lieu à des grands moments de rigolade. Mais en même temps aussi, on a beaucoup échangé. Et je sais qu'il y a des policiers qui sont philosophes malgré eux.
Ils n'ont peut-être pas les connaissances ou les références, mais ils m'ont apporté aussi beaucoup dans la manière de voir ce monde et d'essayer de faire en sorte de ne pas être broyé par la violence. Parce qu'en fait, c'est un métier où, si on n'est pas solide sur ses appuis, on peut être rapidement broyé.
Vous avez trois idoles. Mohamed Ali et deux personnages de fiction, Rocky Balboa et Tony Montana. C'est intéressant d'avoir les mêmes références, par exemple, que ceux que l'on pourchasse. Est-ce que ça aide ? Oui, complètement. C'est une grammaire, une langue commune ? C'est une langue commune.
C'est aussi... Je pense que si, entre guillemets, j'ai été aussi écoutée et aussi efficace parmi les gens que j'ai côtoyés, mais aussi bien à l'intérieur de la police qu'à l'extérieur, je pense que c'est aussi parce que j'ai ces codes-là. On est une génération qui a grandi devant ces films-là. Et ces figures de héros, parfois des héros négatifs, comme Tony Montana, bien évidemment, permettent de comprendre... Trafiquants de drogue. Voilà, trafiquants de drogue. Permettent de comprendre qui on a en face de nous. Parce que ce sont des gens qui ont été biberonnés à Tony Montana. Et je comprends ce qu'ils veulent dire quand ils disent... Le monde est à moi. The world is yours.
Cette grande affiche qu'il y avait et que Tony Montana regardait dans le film. Je comprends pourquoi ils veulent que le monde soit à eux. Ce qu'il y a, c'est qu'ils n'ont pas fait les choix qui pourraient les préserver dans ce monde, en fait. En se mettant en danger, en choisissant le mal. Parce que finalement, choisir le mal, c'est avant tout se mettre en danger. Donc ça m'a permis, effectivement, de comprendre plus les personnes auxquelles j'avais affaire. Rocky, c'est autre chose. Rocky Balboa, c'est vraiment... Je vous dis, j'ai Kant et Rocky Balboa. C'est-à-dire que souvent, je cite des phrases de Rocky, même quand je vais faire des interventions dans les écoles.
Et les enfants sont ravis. Parce qu'en fait, on va au plus simple. Comme dans la philosophie, en fait. Il faut toujours repartir sur les bases pour pouvoir évoluer et aller vers une direction.
Donc, non, non, c'est mes mantras et j'en suis très fière. Vous avez rejoint les RG quatre ans après votre entrée dans la police. J'imagine qu'on n'envoie pas son CV pour candidater dans ce service. Comment ça s'est passé ?
Alors, à cette époque-là, on n'envoyait pas son CV. Maintenant, on peut. Maintenant, on peut. C'est une possibilité. Mais effectivement, en fait, moi, je ne me destinais absolument pas à faire du renseignement. Pour moi, j'étais arrivée en bac sur le 20e arrondissement et c'était le Graal pour moi. J'étais bien. Et ce qu'il y a eu, c'est qu'il y a eu les attentats du 11 septembre 2001. Donc, du coup, ça a secoué le monde entier.
J'imagine que les attentats ont changé le logiciel de la lutte antiterroriste. Les femmes ont commencé à être intégrées dans ces services-là pour infiltrer les mosquées, les cités. C'est vraiment les attentats du 11 septembre qui ont changé ? Oui, je pense.
Je pense. C'est mon analyse. En étant sur le terrain, puisque de toutes les façons, la manière dont on m'a abordée pour me recruter, on m'a parlé de ces attentats-là. Et on m'a dit qu'il fallait qu'on augmente notre capacité à aller chercher du renseignement. Et le renseignement, à la base, il faut le chercher par l'humain. Et l'humain, par définition, avec un grand H, ce ne sont pas que des hommes, c'est aussi des femmes. Mais à l'époque, il n'y avait pas de femmes. Et à l'époque, il n'y avait pas de femmes. Donc, j'étais vraiment l'essai. Donc, avec toute la pression que ça peut générer sur moi, parce qu'on se rend compte quand même qu'on porte une responsabilité.
On va ouvrir la porte, ou pas, aux femmes qui vont suivre. Parce que vous étiez, vous êtes de confession musulmane, croyante, arabe aux femmes, femme de surcroît. En fait, votre atout, ça a été votre délit de la sieste et votre sexe. Oui, c'est ce que je dis, c'est génial, en fait.
À un moment, tout ce qui m'a desservi, m'a servi. Ce n'est pas beau, ça ?
Je veux dire, c'est une belle histoire. Est-ce qu'on déjoue mieux la méfiance des criminels quand on est une femme ? Il paraît que c'est vrai, ça. Oui, quand même.
Quand même, parce que les criminels aussi sont un peu machos. Et pensent qu'on n'a pas les capacités pour pouvoir leur tenir tête aussi. Donc, on n'aurait peut-être pas le courage aussi d'aller nous confronter à eux. Donc, par conséquent, je pense que c'est un atout. Maintenant, 20 ans sont passés. Ils savent que les femmes, maintenant aussi, font partie de ces services opérationnels. Donc, c'est peut-être un peu plus difficile. Mais effectivement, j'ai essuyé les plâtres et j'en suis très fière.
Mettre hors d'état de nuire ceux qui dévoient votre religion, c'est à la fois une mission et une fierté ?
Oui. Oui, c'est d'ailleurs une des grandes raisons pour lesquelles j'ai accepté. C'est-à-dire que, comme beaucoup de musulmans en France, j'ai très mal vécu l'attentat du septembre 2001. En fait, ça a été un marqueur. Il y a eu un avant et un après. Avant, j'étais la collègue maghrébine et le lendemain, je suis devenue la collègue musulmane. Donc, à partir de là, je me suis dit, on a tous eu cette intuition-là, c'est qu'on allait faire le raccourci entre musulmans et terroristes. Et je ne voulais absolument pas que ça arrive. Et par conséquent, une fois de plus, j'ai eu la naïveté de croire que je pouvais influer sur ces choses-là.
Et je me suis dit, moi, je vais y aller et je vais servir la France pour montrer justement que la majorité des musulmans, c'est des gens qui luttent et qui sont contre le terrorisme.
Alors, effectivement, vous avez servi la France. Vous avez vécu pendant 18 mois dans l'ombre d'un gros poisson de l'islamisme radical connu sous le nom de code Nasser. En quoi consistait votre mission, au juste ?
Alors, en fait, très simplement, il a fallu reconstituer toute la cellule que lui-même était en train de constituer. Donc, il fallait l'identifier. C'est pour ça que ça a mis beaucoup de temps. Nous avons travaillé nuit et jour, nous avons travaillé dans toute la France. J'ai perdu des amis, j'ai perdu beaucoup de... Au cours de cette mission ? Ah oui, c'est terrible puisqu'on n'est jamais à la maison. Donc, mon petit ami de l'époque m'a quitté, mes parents ne me parlaient plus. Enfin, j'étais profondément seule. Mais en même temps, quand on est habité par une mission d'intérêt général qui est tellement forte, eh bien, on est prêt à ce sacrifice-là, en fait.
Et en fait, je n'ai pas pensé au coût, au coût social, au coût familial. J'y suis allée. Concrètement, on est sur le terrain, on surveille cette personne, on reconstitue tout son environnement et on essaye de démontrer que cette cellule-là projette de commettre un attentat.
Alors, ce qui est intéressant, c'est qu'un agent, il travaille, paraît-il, en silo, c'est-à-dire qu'il n'a jamais eu de vue d'ensemble de sa mission. Au fond, vous ne connaissez ni les tenants ni les aboutissants de notre mission. Oui, c'est terrible. Pour quelles raisons ?
C'est terrible, je pense que parce qu'en fait, on veut qu'on se concentre essentiellement sur la personne sur laquelle on doit se concentrer. Donc, il ne faut pas qu'on soit parasité par autre chose. Je pense aussi que c'est une protection pour nous-mêmes et pour nos familles, parce que peut-être qu'il y aurait des personnes qui auraient tendance à raconter ou peut-être que nous, si on se fait attraper, on pourrait aussi raconter. Vous voyez, donc pour fermer tout ça, il est préférable d'en savoir le moins possible. Et je trouve que c'est une très bonne méthode. On dit dans notre jargon, nul besoin d'en connaître.
Donc, 18 mois de filature jusqu'au jour où vous faites griller, démasquer. Dans le jargon des RG, on dit détroncher. Ça a été la plus grosse frayeur de votre vie ?
Oui, ce n'est pas la plus grande douleur, mais la plus grosse frayeur, oui, parce qu'en fait, je n'étais pas du tout préparée à ça. Et comme je savais que cette personne-là avait déjà du sang sur les mains, j'ai vraiment pensé que j'allais y passer. Et tout a été orchestré pour que je pense que j'allais y passer, puisqu'ils ont des techniques quand même assez spéciales. En tout cas, celle qui a été mise en place à ce moment-là a été spéciale, puisqu'on a eu un peu une sorte de... Enfin, j'ai eu une sorte de good cup, bad cup. En l'espèce, le cerveau a été très sympathique avec moi, m'a parlé comme un papa parlerait à sa fille.
Et parallèlement, au même moment, deux autres de ces acolytes ont commencé à réciter des sourates, des anachides du Coran. Et ça, c'était une technique très particulière de tous les terroristes qui, avant une exécution, chantent ces sourates-là.
Et donc, vous avez eu le sentiment que votre dernière heure était arrivée ? Tout à fait, tout à fait. J'ai beaucoup transpiré. Vous auriez pu, d'ailleurs, vous faire griller avant, parce que, lors de cette mission, vous avez croisé dans un café, en pleine filature, votre médecin de famille.
Oui, effectivement. Et lui, il est trop content. Alors, je recadre, c'est vraiment... Il a une grande bonhomie. C'est le juif séfarade très sympathique. Et il me voit, « Hé, Nora ! Comment ça va ? Comment va ton frère, ta soeur, ta mère et tout ? » Et j'étais là, « Mon Dieu, mon Dieu ! » Et donc, en fait, je l'ai snobé. Oui. Et je ne sais pas s'il va regarder l'émission, mais je m'en excuse, en tous les cas. Il n'a pas dû comprendre. Mais effectivement, parfois, c'est compliqué, parce que parfois, on se retrouve en filature surveillance, pas loin de là où on a grandi. Et ça, c'est très compliqué. Et c'est très dangereux, aussi.
Très dangereux. Et puis, on espère ne pas croiser sa famille. Vous parliez de frayeur. Et vous parliez de... Ça n'a pas été votre plus grande douleur. Quelle a été votre plus grande douleur lors de ces 26 ans d'exercice dans la police et dans le renseignement ?
Alors, moi, ma plus grande douleur, c'est l'affaire Ilan Halimi. Après avoir exercé 5 ans à la Direction centrale des renseignements généraux, comme j'étais très frustrée de ne pas interpeller les gens sur lesquels je travaillais, j'ai passé mon bloc au PJ. Je suis devenue officier police-judiciaire et j'ai postulé pour la brigade criminelle, 36 cas des Orphèves, et j'ai été prise. Là, il y a une section antiterroriste. Donc, c'était hyper cohérent. Sauf que sur des grandes affaires, comme par exemple les enlèvements ou des grands meurtres, tout le monde est réquisitionné. Du coup, je me suis retrouvée réquisitionnée pour ma première mission à la crime sur l'affaire Ilan Halimi.
Et c'est une blessure qui ne se fermera jamais. Je ne sais pas comment vous dire ça. J'ai assuré la sécurité, je faisais partie des personnes qui assuraient la sécurité de la famille Halimi. Et j'ai vécu leur calvaire pendant des jours et des jours. et découvrir le corps de ce jeune homme qui a été torturé parce que juif, jusqu'à maintenant, ce n'est pas passé encore.
C'était trop dur pour moi. Quelles sont les qualités requises, Nora, pour devenir une bonne espionne ? L'intelligence du terrain, l'adaptation, le sang-froid ? Première chose, adaptation.
Vraiment. Parce qu'on doit être en capacité de rentrer dans tous les milieux, donc intégrer tous les codes. Je vous donne un exemple. Le matin, je pouvais être voilée dans un lieu de culte, en parlant arabe, en comprenant tout ce qu'on me disait sur la religion, sur les pratiques, et tout ça. L'après-midi, j'étais dans un quartier. Je pouvais être en basket, voilà, basket, jogging, et avec les codes, et avec toute une manière d'être. Et il faut vraiment être bon là-dessus parce que les gens qu'on a en face de nous sont très intelligents et ils savent très bien
si vous n'êtes pas des leurs. Donc j'imagine que c'est des jeux de rôle, mais est-ce qu'une infiltrée, finalement, a aussi une durée de vie limitée ? Comme tout mon rôle, on ne peut le jouer que plusieurs saisons. Oui, tout à fait.
De toute façon, on bouge, on bouge, c'est fait de telle manière qu'il y a des rotations parce que c'est pas bon, et pour soi, et c'est pas bon aussi pour la mission. Donc, c'est vraiment exceptionnel des missions, comme j'ai fait de 18 mois, c'est vraiment exceptionnel.
Vous avez vécu la fusion des RG avec la DCRI, devenue en 2014 la DGSI, qui est une nouvelle entité qui a perdu beaucoup de ses anciens RG sur le terrain. D'après certains observateurs, ce déficit d'informateurs expliquerait en partie la vague terroriste qu'a connue la France entre 2012 et 2017. Est-ce que ça vous semble pertinent ? Est-ce que le renseignement humain, au fond, c'est plus important que tout le reste ? Et que le tout technologique, par exemple ?
De toutes les façons, c'est clair et net. Pour moi, c'est évident. Rien ne remplacera l'humain. Et on aura beau faire toutes les techniques, les écoutes, si on n'a pas de l'humain, si on ne rentre pas en contact, ça ne sera jamais assez pertinent.
Donc, détruire les RG à l'époque,
c'était une erreur stratégique ? Ah ça, je ne me permettrais jamais de dire une chose pareille. Tout ce que je peux vous dire, c'est que depuis, les choses ont bien changé et que maintenant, nous avons une DGSI qui est hyper compétente, hyper installée, avec des gens qui sont hyper efficaces. Donc, c'est tout ce que je peux vous dire
sur ce sujet-là. Aujourd'hui, vous le soulignez drôlement, quand on secoue un platane, il en tombe 10 barbus. Le risque terroriste n'a jamais été aussi élevé en France, mais comment le contenir quand la menace est aussi croissante et polymorphe ?
Barbu n'est pas égale à terroriste. C'était surtout sur cette vision-là. Et justement, il faut faire attention à ne pas faire des amalgames.
Mais aujourd'hui, il faut surveiller les braqueurs qui se radicalisent, les vétérans du djihad qui réapparaissent, les individus qui sortent de prison, les personnes psychiquement fragiles, les mineurs isolés, voire les migrants. Ça fait quand même beaucoup de monde pour la seule DGSI, non ? C'est sûr, c'est pour ça qu'elle n'est pas seule.
Elle travaille aussi avec d'autres services comme l'ASDAT, comme la sous-direction antiterroriste, comme la section antiterroriste de la brigade criminelle. Il y a aussi les RG qui sont territoriaux. Il faut savoir aussi qu'on a une nouvelle menace qui est l'ultra-droite. Donc du coup, ça fait aussi des nouvelles choses à envisager, un nouveau travail, une nouvelle manière d'aller chercher le renseignement parce que c'est totalement différent. Le terrorisme djihadiste, le terrorisme d'ultra-droite, c'est totalement différent. Les techniques sont différentes, l'idéologie est différente.
Comment infiltre-t-on l'ultra-droite ?
Pourquoi est-ce qu'il y a des différences entre les deux ? De toute façon, idéologiquement, déjà, c'est hyper compliqué. Et c'est pour ça que j'adore cette matière. C'est qu'en fait, on est obligé d'être intelligent. Je ne sais pas comment vous dire. C'est-à-dire qu'on est obligé d'être intellectuellement au taquet, connaître tous les enjeux politiques, connaître les textes, c'est encore mieux et être toujours au courant de l'actualité. Les grands enjeux prochainement, ça va être tout ce qui est Internet et toutes les personnes qui font, par exemple, pas tant du recrutement.
Le recrutement, c'est encore spécial, c'est sur d'autres plateformes, mais ne serait-ce que du prosélytisme, préparer les cerveaux à haïr l'autre. Et ça, on peut le faire partout, même sur des sites de jeux en ligne. Donc, c'est vrai que là, l'enjeu est hyper important et c'est pour ça que les recrutements sont toujours ouverts et qu'il faut vraiment qu'on continue à rester au niveau parce que les gens en face sont au niveau et parfois même sont hyper actifs et veulent souvent nous devancer.
C'est la raison pour laquelle vous avez fait du prosélytisme. Comment passe-t-on de la traque des terroristes à la chasse aux célébrités dans une émission de télé-réalité ? Est-ce que c'est pour ça que vous avez fait ça ? Finalement, pour susciter des vocations ?
Je fais toujours les choses parce que je les sens et parce que j'ai l'impression que c'est utile. Et en fait, il y a des conséquences qui sont toujours magnifiques et qui me dépassent. Parce que j'ai effectivement, sur Celebrity Hunted, j'ai eu beaucoup de personnes qui m'ont contactée qui sont rentrées dans la police. Mais enfin, c'est surréaliste et en même temps, je suis contente. Donc, vous avez suscité des vocations ? Oui ! Et quand je vais dans les écoles, c'est pareil. Et alors, ce que j'adore, j'ai des petites anecdotes, c'est que souvent dans les écoles, je vais, les gens sont plus ou moins... Ne montrent pas quand même qu'ils sont très corporate au niveau de la police.
Et après, après mon passage, il y en a qui attendent que tout le monde soit parti et les élèves disent « Madame, en fait, je vais devenir policie, mais je n'ai pas osé le dire devant les collègues et devant les copains. » Et c'est vraiment génial. Ça fait un peu prétentieux et je n'aime pas trop ça. Mais effectivement, si je peux créer des vocations, moi, c'est avec grand plaisir parce que ce métier, il est exceptionnel, en fait. Mais est-ce que vous êtes en mission ? Non ! De propagande ! Non, non, non, je ne suis pas du tout. Je suis missionnée par personne. Je suis missionnée par mon cœur, en fait. C'est-à-dire que je fais toutes les choses que je fais, je fais avec le cœur.
Donc, c'est pareil pour le cinéma. Là, j'ai en développement une série. Vous avez quitté la police ? Disons que je suis détachée.
Est-ce que la police est une institution qui rend grâce à ses agents ? Parce que j'ai le sentiment que vous disiez lors d'une conférence TED qu'être une enfant issu de l'immigration, c'est une sommation ne pas exister, à s'invisibiliser, à presque disparaître, finalement, à n'être personne. Je me suis dit qu'en vous prêtant à ce jeu, n'êtes-vous pas allé chercher justement la reconnaissance de vos pères, mais aussi du public pour services rendus à la nation ?
En quittant la police, c'est ça ?
Non, non, en se prétend à ce jeu télévisé, à cet escape game ? Ah, oui.
En fait, j'ai une profonde reconnaissance pour mes collègues du renseignement, à dire vrai. Et il y a quelque chose qui me frustre, c'est qu'en fait, on ne les met pas assez en avant. Mais en même temps, c'est compréhensible puisqu'ils sont voués à être dans l'ombre. Voilà. Donc, ce destin que j'ai maintenant qui est un peu d'être un peu en lumière, je veux aussi qu'il soit utile pour les mettre aussi en avant quelque part. Et pour dire, voilà, ces gens existent en fait. Ces gens nous préservent d'attentats, ils prennent des risques incroyables, ils sacrifient leur vie et rendons-le leur hommage.
Bien sûr. Est-ce qu'on peut concilier vie personnelle et vie professionnelle quand on est espionne ? N'est-ce pas finalement une mission quasi impossible ? Moi, je pense que
ce type de services, les services de renseignement, il faut y travailler mais pas trop longtemps. Parce qu'il y a un moment aussi où on est plus libre. On est plus libre ne serait-ce que de choisir le moment dans lequel on veut respirer. C'est en général de la police, mais le renseignement encore plus, je trouve. Et puis aussi, je pense qu'il y a un impératif, je dirais un impératif catégorique, c'est de ne pas passer à côté de sa vie privée et en particulier de sa vie de femme. Et ça, j'ai vu trop de collègues, des amis à moi qui sont passés à côté de leur vie de femme et qui ne sont pas bien aujourd'hui. C'est pour ça que vous avez raccroché vos pseudos ? Oui.
Moi, maintenant, je suis vraiment... J'ai donné ce que j'avais à donner. Quand je me retourne et que je vois mon parcours, je me dis, voilà, j'ai fait ce que j'avais à faire. Maintenant, il est temps de passer à autre chose.
Merci, Nora Lakael.
Merci à vous. Merci.