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Podcast / conversationRCF — L'Invité de la Matinale (sur Site radio)· 5 mai 2024 13 minComplaisantPortrait personnelImmigration & asileInstitutions & électionsSolidarités & familleEurope & international

"Le vote pour le Rassemblement National n'est pas uniquement protestataire" selon le sociologue Félicien Faury

Source d'origine 2 locuteurs

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Chapitres

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 96 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:38OuverteRéponse directe

    Qui sont les électeurs qui voteront RN aux européennes ?

  • 1:24OuverteRéponse directe

    Pourquoi ces électeurs adoptent-ils l'extrême droite comme option politique ?

  • 2:31OuverteRéponse directe

    Le vote RN est-il un vote tabou ou un vote d'opinion ?

  • 3:18OuverteRéponse directe

    Le vote de la jeunesse pour le RN a doublé depuis 2019. Vous l'avez observé sur le terrain ?

  • 4:26FerméeRéponse directe

    Les plus pauvres votent-ils RN ?

  • 5:16OuverteRéponse directe

    Le vote RN est-il un vote bourgeois ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 7:05InvitéFait
    « Les électeurs RN éprouvent plus de hargne contre la famille arabe qui accède au logement social que contre les yachts et résidences secondaires des ultra-riches. »

Temps de parole

  • Invité64 %
  • Présentateur36 %

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0:00
Présentateur

Ce programme est disponible grâce aux dons de nos auditeurs. Pour diffuser un message d'espérance, rendez-vous sur rcf.fr. Bonjour Félicien Faury.

0:16
Invité

Bonjour.

0:17
Présentateur

Vous êtes également auteur du livre « Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l'extrême droite », ouvrage publié vendredi dernier, le 3 mai, aux éditions du Seuil. Nous sommes tout juste un mois avant les élections européennes. Jordan Bardella caracole en tête des sondages, 32% des intentions de vote dans le dernier baromètre politique Odoxa. Félicien Faury, le 9 juin prochain, qui sont ces électeurs qui iront glisser le bulletin Rassemblement National dans l'urne ?

0:46
Invité

L'électorat, le péniste, il reste divers. Il y a différents types de profils sociaux. Je pense qu'on peut en distinguer deux, notamment. On a un électorat plutôt populaire qui se sent fragile sur le terrain de l'emploi. On a aussi un autre électorat qu'on retrouve beaucoup plus au sein des classes moyennes, des petites classes moyennes, qui sont davantage les personnes que moi j'ai croisées dans mon enquête dans le sud-est de la France et qui ont davantage des inquiétudes autour des enjeux de redistribution des services publics, de l'école aussi. Et ce sont ce type de motivation, en tout cas, qui peut amener certaines personnes à glisser un bulletin, effectivement, RN dans l'urne.

1:24
Présentateur

Ceux que vous avez interrogés dans votre livre se définissent comme des Français moyens, je vous cite. Pourquoi en viennent-ils à adopter l'extrême droite comme une option, finalement, politique ? Ce n'est plus un vote tabou comme ça a pu l'être pendant quelques années, pendant quelques temps ?

1:40
Invité

Alors oui, ça, tout dépend, en fait, des milieux qu'on étudie. Le vote RN, il reste illégitime dans encore beaucoup de milieux sociaux. Mais c'est vrai que là où moi, j'ai travaillé, c'est un vote qui devient de plus en plus normalisé, légitime et que, voilà, ça n'impose plus de problème, en fait, de dire, par exemple, qu'on a voté pour le RN. Et effectivement, ce sont des personnes qui se définissent, justement, comme des Français moyens, des gens comme tout le monde, des électeurs ordinaires, justement. Une petite de votre livre. Exactement.

Et qui, ça me semble intéressant de rappeler ce point, que le vote RN, c'est un vote protestataire, certes, mais c'est aussi un vote qui peut s'exprimer depuis la norme, depuis une certaine normalité, depuis le sentiment qu'on est au fond comme tout le monde, mais les normes, l'ordre social qui nous entoure, on sent qu'ils s'effritent peu à peu. Et c'est cette inquiétude qui peut amener certaines personnes à voter pour ce parti.

2:31
Présentateur

Donc, c'est plus un vote tabou des électeurs ordinaires. Le titre, le vote RN, c'est le vote de tout le monde. C'est un vote d'opinion aussi ou c'est un vote qui est, comme vous l'avez dit, contestataire, un vote qui veut une rupture avec l'État, le gouvernement en place, en tout cas ?

2:47
Invité

Alors, il y a une défiance politique qui est très importante et que je retrouve beaucoup dans les entretiens que j'ai menés. Mais il me semble que ce serait une erreur de penser qu'il est uniquement protestataire, uniquement contestataire. C'est aussi un vote, d'une certaine façon, conservateur, on pourrait dire. C'est-à-dire qu'il y a tout un ensemble de normes auxquelles on tient. On a l'impression qu'elles sont de moins en moins valorisées. Et pour les défendre, en quelque sorte, on va utiliser ce bulletin de vote. Donc, c'est pour ça que moi, ça m'a fasciné. C'est cet aspect à la fois protestataire et conservateur qui compose, du coup, le vote RN.

3:18
Présentateur

Un mot sur le vote de la jeunesse aussi. En 2019, les 15-24 ans étaient 15% à voter RN. Cette année, ils seraient 31% selon les intentions de vote. C'est aussi ça, un élément essentiel. La séduction de la jeunesse par le vote RN, vous l'avez vu sur le terrain, ça ?

3:36
Invité

Alors oui, c'est un point assez important pour comprendre l'essor, en fait, du RN. Mais tout de même, il faut rappeler deux choses. Premièrement, c'est que la jeunesse n'est qu'un mot, comme disait Pierre Bourdieu. Donc, en fait, il faut distinguer aussi en fonction des classes sociales. Et le deuxième point qui me paraît encore plus important, c'est qu'en fait, la nouveauté de cette élection, avec Jordan Bardella, c'est plutôt que le vote RN se met à percer au sein des seniors, c'est-à-dire au sein des personnes âgées. Ce qui était, en fait, quelque chose qui était très difficile pour le RN, d'aller conquérir ces retraités.

Notamment, là, ce qu'on regarde, c'est que c'est plutôt des petits retraités, plutôt pauvres. Mais tout de même, ce sont des personnes âgées, ce qui est très important pour les élections européennes, car ce sont des personnes qui votent, en fait, à l'inverse des jeunes qui, en fait, votent beaucoup moins, notamment pour les élections intermédiaires type européenne.

4:26
Présentateur

Ça veut dire qu'il y a ces classes d'âge, donc la jeunesse, les personnes les plus âgées également. Puis, vous avez dit que c'était en fonction des classes sociales. C'est les plus pauvres qui votent RN ? C'est ça que vous voulez nous dire ?

4:37
Invité

Alors, non, c'est pas les plus pauvres. En fait, les plus précaires, les plus pauvres, ne votent pas RN. Souvent, soit ils votent à gauche, soit ils s'abstiennent. Et en fait, si on veut trouver des points communs parmi d'autres, que je détaille, mais parmi d'autres de cet électorat, c'est que c'est des personnes qui ont accumulé un petit capital, qui ont accumulé des petits moyens et qui ont peur de les perdre. Et donc, c'est pas les plus pauvres. C'est des personnes qui sont arrivées à une certaine stabilisation dans l'ensemble et qui, justement, par inquiétude, de perdre ce qu'ils ont accumulé, souvent avec beaucoup d'efforts, vont voter pour le RN.

5:07
Présentateur

Donc, c'est un vote bourgeois. C'est pas un vote bourgeois parce que vous dites que les emplois, ces électeurs ordinaires, c'est finalement tout le monde. Vous parlez d'artisans, d'employés, de commerçants, de pompiers. C'est la peur de perdre ce qu'on a accumulé par la force de notre travail ?

5:23
Invité

Oui. En fait, il y a deux points. C'est que, premièrement, je ne dirais pas bourgeois tant qu'à faire, ce serait plutôt petit bourgeois ou en tout cas, ce qu'on appelle, nous, en sociologie, des classes populaires stabilisées ou des petites classes moyennes.

5:33
Présentateur

C'est-à-dire, c'est le français ordinaire, tout le monde, moyen ?

5:37
Invité

Alors ça, nous, on n'utilise pas ce type de catégorie en sociologie. Là, c'est plutôt les termes des personnes que j'ai pu rencontrer. Mais en sociologie, voilà, on va parler de classes populaires, donc plutôt des ouvriers et des employés, et de petites classes moyennes, donc des infirmières, des pompiers, des artisans, des commerçants, des petits chefs d'entreprise.

Et aussi, un point que je détaille dans le livre, c'est que ce qui va relier, et ça, c'est quelque chose qu'il ne faut pas oublier, c'est que ce qui va relier ces électeurs, ce sont aussi des formes de racisme ordinaire, il faut le dire, il faut avoir une certaine lucidité là-dessus, qui va amener des personnes de profils sociaux différents de se retrouver dans ce vote.

6:13
Présentateur

Le racisme ordinaire, vous disiez, pourquoi ça a évolué ? Comment ça a évolué ces dernières années ? Il y a une défiance aussi envers ces personnes venues de l'étranger ?

6:24
Invité

Oui, en fait, même si on regarde un peu dans le détail, ce n'est pas forcément les étrangers au sens strict, ça va être de manière plus générale, en fait, les minorités ethno-raciales qui sont présentes sur le sol français. Un des points que moi, je repère beaucoup aussi, c'est à quel point la question des musulmans, en fait, et de leur intégration revient beaucoup dans les entretiens et suscite beaucoup de défiance et d'hostilité, en fait, chez plusieurs des électeurs que j'ai croisés.

6:48
Présentateur

Nous sommes avec Félicien Fauri, chercheur sociologue, auteur de l'enquête sur la normalisation de l'extrême droite des électeurs ordinaires. C'est publié aux éditions du Seuil depuis vendredi. Dans votre livre, vous écrivez justement que les électeurs RN éprouvent plus de hargne contre la famille arabe qui accède au logement social que contre les yachts et résidences secondaires des ultra-riches. Ça dit quelque chose aussi de notre société, ce constat-là. Le social, je voudrais dire, que le social compte davantage que l'économie, par exemple, dans le choix d'un bulletin dans l'isoloir ?

7:21
Invité

Alors, surtout, effectivement, moi, j'ai travaillé dans le sud-est de la France. Et ce qui m'a beaucoup marqué, c'est que le problème, si vous voulez, c'est pas comme dans, par exemple, des formes de campagnes en déclin, comme on peut trouver dans le nord-est. Là, ce sont des territoires qui sont très fortement, en fait, convoités, le sud-est, la région PACA.

7:37
Présentateur

Qui ont un attrait aussi, qui sont très rassemblement national aussi. C'est des législatives, des députés RN.

7:44
Invité

Exactement. C'est une bastion, en fait, historique et qui est toujours très importante, en fait, pour le RN, absolument. Et ce qui est très important dans ce type de territoire, ce sont les inégalités socio-économiques qui sont très importantes et qui se traduisent aussi de manière territoriale.

Et effectivement, ce que j'ai repéré, c'est qu'autant une certaine immigration du bas, on pourrait dire, avec des guillemets, elle suscite beaucoup de défiance et d'animosité, autant une immigration par le haut, j'allais dire, c'est-à-dire, en fait, des personnes, voilà, des Belges, des Autrichiens, des personnes du Royaume-Uni qui achètent des résidences secondaires pour leurs vacances, ce qui a pour effet de créer une pression immobilière très, très importante. Cette migration prospère par le haut, en quelque sorte, elle est regardée avec colère parfois, mais surtout un certain fatalisme, en fait, et c'est une question qui est très peu politisée.

Et c'est cette configuration, me semble-t-il, qui amène ces individus plutôt à voter pour le RN, par exemple, et non pour des partis de gauche.

8:38
Présentateur

La normalisation, la banalisation, presque, de l'extrême droite, elle est visible aussi à l'Assemblée nationale, évidemment, dans l'hémicycle, plus de 80 députés rassemblement national élus aux dernières législatives. Ceux qui se disent, finalement, anti-système, c'est le cas des électeurs, peut-être aussi le cas des députés, ne le sont pas, ne le sont plus vraiment, avec 80 députés dans l'hémicycle ?

9:00
Invité

Absolument, en fait, il y a souvent des débats sur qu'est-ce qui a fait rupture au sein du RN. Souvent, on dit que c'est l'arrivée de Marine Le Pen, il y a une rupture au sein de ce parti. Moi, je ne pense pas. Moi, je pense que la vraie rupture, c'était le législatif de 2022, avec, comme vous l'avez dit, plus de 80 députés qui arrivent à l'Assemblée, ce qui est un enjeu politique fort, mais aussi, en termes de ressources partisanes, c'est très, très important pour ce parti, parce qu'il y a les députés, mais il y a aussi toute la main d'oeuvre, j'allais dire, qui va avec, c'est-à-dire tous les assistants, et ça, c'est très, très important aussi pour ce parti.

Et juste pour vous répondre sur ce point, effectivement, je suis assez méfiant avec l'idée que le vote RN sera un vote dégagiste, en fait, ou un vote purement anti-système. Quand on regarde, par exemple, les mairies du RN, en fait, qui ont été conquises en 2014, leur majorité a été reconduite en 2020, et souvent, en fait, dès le premier tour, avec des scores très importants. Donc, c'est un vote anti-système, oui et non, parce que lorsque un certain système leur convient, justement, ces électeurs continuent à voter pour ces partis.

9:57
Présentateur

Il y a cette stratégie de dédiabolisation du RN qui a débuté il y a plusieurs années. Maintenant, on a le sentiment que maintenant, le méchant a un petit peu changé de camp, aussi, depuis octobre, avec les événements au Proche-Orient, on ne va pas revenir dessus, mais la gauche, l'extrême gauche, a été prise pour cible, diabolisée, à l'inverse du RN qui s'est aussi servi de ces événements pour exister. Ça a été un coup gagnant, aussi, pour le RN et aussi pour ses électeurs ?

10:24
Invité

Alors, ça serait dur à dire actuellement, parce que mon enquête se termine avant. Mais, par contre, effectivement, ce qu'on peut dire, moi, je me suis plutôt intéressé à la normalisation ordinaire, si vous voulez, dans les conversations communes, dans les expériences de vie concrètes. Mais ce qui est vrai, c'est que cette normalisation sociale, elle est aussi tributaire d'une normalisation politique. Et le fait qu'effectivement, le RN soit moins la cible et qu'il y ait moins ce qu'on appelle parfois un cordon sanitaire, en fait, avec ce parti, au sein de l'Assemblée et au sein du champ politique français, ça peut évidemment jouer dans cette normalisation.

10:59
Présentateur

Aujourd'hui, il ne manque plus qu'une seule marche, finalement, au Rassemblement National pour vraiment accéder au pouvoir, gagner une élection présidentielle, deux fois le second tour aux deux dernières présidentielles. Puis, il y a eu également celle d'avril 2002 avec Jean-Marie Le Pen. À ce rythme de récupération des électeurs, si je puis dire, ils vont en finir par en gagner une d'élection présidentielle. La prochaine, qu'est-ce que vous en pensez ?

11:22
Invité

Moi, la première phrase de mon livre, c'est « On s'y habituerait presque ». Et je parle justement de la présence du Rassemblement National au sein du champ politique et toujours avec cette deuxième position, en fait. Et au second tour de la présidentielle. Effectivement. Et donc, on s'y habitue, mais il y a le presque. Et je pense que cette normalisation, elle est toujours encore inachevée. Et voilà, il y a des chiffres qui étaient tombés. Je crois qu'il y a quand même, tout de même, encore une moitié des Français qui trouvent que le RN est un danger pour la démocratie. Et donc, voilà, je ne peux pas faire de prophéties.

Mais c'est une marche qui reste haute, me semble-t-il, en fait, pour le Rassemblement National.

11:59
Présentateur

La normalisation de l'extrême droite en France. Puis en Europe aussi, on observe l'avènement de plusieurs extrêmes droites dans plusieurs pays européens. La Suède, la Hongrie, la Slovaquie, les Pays-Bas, l'Italie aussi. La France, évidemment. C'est un danger aussi pour l'Europe, selon vous, cet avènement des extrêmes droites dans plusieurs pays européens ?

12:19
Invité

Alors, c'est un danger. Ça, ce n'est pas mon rôle de le dire. Mais c'est vrai que c'est quelque chose qui est... Qui est constaté déjà. Qui est constaté et qui est très important dans, effectivement, les équilibres européens. Et ça explique aussi le revirement sur la question de l'Europe du Rassemblement National. C'est-à-dire qu'en fait, c'est de moins en moins utile d'être contre l'Union Européenne lorsque l'Union Européenne... Lorsque dans l'Union Européenne, il y a de plus en plus d'États qui se mettent à adapter des politiques similaires.

12:48
Présentateur

Merci beaucoup, Félicien Faury, d'avoir été notre invité ce matin. Je rappelle que vous êtes sociologue, politiste, auteur du livre des électeurs ordinaires publié aux éditions du Seuil vendredi dernier. Une enquête consacrée donc à la normalisation de l'extrême droite en France et au vote RN à quelques semaines des élections européennes.

13:06
Invité

C'est moi qui vous remercie.